Christophe TRANCHAND
58 ans
cancer de la prostate métastasé
En 2020, j’étais crevé. Pas fatigué façon « j’ai mal dormi ». Non, j’étais lessivé, rincé jusqu’à l’os. J’avais lombalgie sur lombalgie, et chaque matin je me pliais en deux pour enfiler mes chaussettes. J’en parlais à mon médecin, mais il haussa les épaules, il évoquait mon boulot difficile, physique. Il m’a dit que mon état était dû au stress et qu’il me fallait du repos, tout en me faisant une ordonnance d’anti-inflammatoire. Il me renvoyait chez moi comme on repose un dossier déjà vu mille fois.
J’avais l’impression d’être de trop, le patient qui fait le difficile.
J’insiste, je lui demande une prise de sang complète, parce qu’à 53 ans, on sent quand quelque chose cloche. Il me répond : « Pas nécessaire. Ce serait une dépense inutile. » Alors, qu’est-ce que je fais ? Je range ma peur dans ma poche, je dis merci, je paie, je sors, et je continue ma vie comme si de rien n’était.
Trois ans plus tard, une autre généraliste m’écoute vraiment. Elle prend le temps, elle fronce les sourcils, elle me dit : « On va faire un bilan complet. » Je fais la prise de sang le samedi, le lundi matin, le téléphone sonne : « Vos résultats ne sont pas bons, je vous prends un rendez-vous d’urgence chez l’urologue. »
Là, je sens que ce n’est plus juste la fatigue, j’avais donc raison.
Je me rends chez l’urologue et il me pose de nombreuses questions à propos de mon PSA, qui a augmenté. Puis vient ce moment de profonde solitude et d’inconfort : le toucher rectal. Il ne dit pas grand-chose, mais son silence est clair : « ma prostate est grosse et dure comme une pierre.
À partir de là, tout s’enchaîne, comme si quelqu’un avait appuyé sur avance rapide dans un film dont je ne voulais pas être le héros.
On programme des examens complémentaires dont une biopsie. La prostate est tellement dure que l’anesthésie n’agit pas.
Je suis allongé sur le dos, les fesses découverte dans le vide, agrippant fermement la table de mes deux mains. Je mords ma langue, chaque prélèvement est une décharge électrique dans mon bassin. Eux appellent ça « un examen », moi j’appelle ça un supplice.
Aujourd’hui, c’est du passé, mais mon corps, lui, s’en souvient encore la nuit.
Arrive le 27 octobre 2023 rendez-vous avec l’urologue, 17 h 30. Je suis assis en face de lui, mon ex compagne à ma droite et le diagnostic tombe comme une guillotine : « cancer de la prostate métastasé, très avancé et agressif. » Ganglions, foie, reins : la carte de mon corps se couvre de petites croix.
Il me dit : « On va taper vite et fort, on n’a plus une minute à perdre. Les traitements vont vous assommer. Profitez de l’année 2024, pour 2025, je ne peux rien garantir.
J’aime qu’on me parle cash, mais là, c’est comme si on m’arrachait le sol sous les pieds. Je sors du cabinet, je marche, mais je ne sais même plus dans quelle direction. J’ai l’impression d’avoir reçu un direct de Tyson en pleine tête, et ce, sans avoir mis de gants.
Le lendemain, premiers comprimés d’acétate d’abiratérone (hormonothérapie de nouvelle génération). Puis l’injection de Décapeptyl lp 11.25mg. Puis quarante séances de radiothérapie, huit semaines d’allers-retours, tous les après-midi, même machine, même position.
Aujourd’hui, toujours sous hormonothérapie, je ne me reconnais plus. Ma masse musculaire a fondu, mon ventre s’est épaissi, mes articulations hurlent la nuit. Je me réveille trempé de sueur, avec de
la buée sur les lunettes en plein hiver. J’avance dans un costume qui n’est plus taillé pour moi, comme si quelqu’un avait remplacé mon corps sans me demander mon avis.
Plus de libido. Zéro. Plus d’érection, plus d’éjaculation. Atrophie des testicules, verge rétrécie : ils appellent ça « castration chimique ». J’entends cette phrase, elle me traverse comme un couteau.
Avant, je montais quatre packs d’eau jusqu’à l’appartement, deux dans chaque main, j’avalais les dix-huit marches sans réfléchir. Aujourd’hui, un seul pack suffit à me couper le souffle. Ça a l’air bête dit comme ça, mais, dans ma tête, chaque marche est devenue une humiliation de plus.
La sexualité, pour moi, ce n’était pas juste « faire l’amour ». C’était un regard qui s’allume, une main sur la nuque, une peau qui répond à la tienne. Mais l’acte lui-même, c’était la partie visible de l’iceberg. Le vrai feu, c’est à l’intérieur : l’émotion, la flamme, ce sentiment très simple : « Je suis vivant, mais l’homme que j’étais n’existe plus. C’est ça qu’on m’a volé.
Aujourd’hui, j’ai l’impression d’être stérilisé de mes émotions positives. Je prends mes enfants dans mes bras, je les serre fort, je fais ce qu’un père doit faire, mais je ne ressens plus cette étincelle qui me traversait autrefois comme un courant chaud.
Je marche dans la rue, je croise un sourire féminin, ce petit échange furtif qui illumine normalement la journée. Avant, ça me mettait du soleil dans la tête. Maintenant, ça glisse sur moi comme la pluie sur un ciré. Plus rien n’accroche.
Je m’étais même choisi un chêne. Pas pour mettre fin à ma vie, mais pour mettre fin à cette souffrance, au cas où vivre à moitié finirait par devenir trop lourd. Et la nuit, je rêve que je suis au milieu d’un océan de boue. Je me débats, je n’arrive pas à rejoindre la terre ferme, j’ai juste la force de garder la tête hors de l’eau pour respirer encore un peu, mais pour combien de temps encore ?
Le médecin du travail parle d’invalidité totale. Sur le papier, ça se coche dans une case. Dans ma tête, ça hurle : « On t’a invalidé dans ton métier, et ton corps t’invalide dans ton identité d’homme. »
Je ne me reconnais plus, et je n’accepte pas l’homme dans le miroir. Je suis suivi par une psychologue, par une psychiatre, et pourtant, je bloque même sur les injections intra-caverneuses censées « m’aider à bander ». Rien que le geste, rien que l’idée, me donne envie de disparaître. Je me sens paumé, en colère, vidé de moi.
Et pourtant, quelque chose en moi refuse de lâcher. Je suis un combattant. Dans ma vie, je n’ai jamais rien lâché.
Je ne compte plus les larmes qui ont inondé mon regard ni les nuits avec un genou à terre, parfois les deux.
Mais je continue de me relever, d’avancer mètre après mètre, dans cette boue intérieure, avec juste assez de force pour garder la tête hors de l’eau.
La maladie est une épreuve. La vie est un combat. Je continue mon combat. Même cabossé, même amputé d’une partie de moi, je refuse de baisser les yeux. Je ne veux plus être prisonnier de mes émotions et même si je ne sais pas encore quel homme je suis en train de devenir, je reste là, face au miroir, à apprendre, doucement, à dire à cet inconnu : « Tu as perdu presque tout ce qu’il y avait avant, mais tant que tu respires, tant que tu te relèves, tu comptes encore. »
Ma devise : « TOUJORS DEBOUT »
Je l’a partage avec vous. Nous ne devons pas avoir honte de ce que nous souffrons à travers le cancer, mais nous devons être fiers de notre combativité. Parlons-en, parlons-nous avec bienveillance et respect pour que nos expériences nous enrichissent de combativité et de résilience.
Ensemble nous serons plus forts.
Je n’oublie pas ceux qui m’ont aidé. Ceux pour qui l’annonce de la maladie a également été un tsunami. Mes proches, malgré le choc, sont restés à mes coté pour me soutenir et m’aider à me relever quand mes forces m’abandonnent.
Je n’oublie pas non plus toute l’équipe médicale qui a su trouver les mots apaisants, les regards encourageants et leurs sourires bienveillants.
A toute cette chaine de soutien et de solidarité, à tous ces hommes et ces femmes, je veux vous dire droit dans les yeux combien je vous ai aimé et vous aimerais jusqu’à mon dernier souffle.
Christophe
Je suis membre de deux associations vers lesquelles vous pouvez trouver du soutien et peut être des réponses :
ANAMACaP.fr
APCLP,
Sans oublier la ligue contre le cancer

